Chapitre XXV
AU CAFE DELLER

Emily Trefusis et Charles Enderby étaient assis à une petite table dans la salle du restaurant du café Délier. Trois heures et demie venaient de sonner et le calme régnait autour d’eux. Seules quelques personnes prenaient une tasse de thé dans la quiétude et le silence de l’après-midi.

— Que pensez-vous de Brian Pearson ? demanda Charles à Emily.

— Il m’intrigue.

Après son entrevue avec la police, Brian Pearson avait déjeuné avec eux. Il s’était montré empressé envers Emily, même un peu trop au gré de cette jeune personne.

La fière Emily jugeait peu naturelle l’attitude de Brian. Au lieu de protester contre l’intrusion de Charles Enderby dans ses affaires personnelles, il l’avait docilement écouté et s’était laissé conduire au bureau de police d’Exeter. Emily essayait d’exprimer cette opinion à Enderby.

— Je vois où vous voulez en venir, lui dit celui-ci. Si Brian Pearson n’avait rien à se reprocher, il se montrerait plus arrogant.

— Voilà tout à fait ma pensée.

— Croyez-vous qu’il ait tué le vieux Trevelyan ?

— Rien d’impossible à cela. Je le considère comme un garçon dénué de scrupules et de taille à renverser tous les obstacles qui lui barreraient la route.

— Tous sentiments personnels mis à part, selon vous, Brian ferait meilleure figure d’accusé que James ?

— Certes. Il n’hésiterait pas à aller jusqu’au bout car il ne perd pas la tête, lui.

— Sincèrement, Emily, vous le croyez capable d’un assassinat ?

— Je… je n’affirme rien ; en tout cas, il est le seul qui remplisse les conditions.

— Qu’appelez-vous « remplir les conditions » ?

— D’abord, dit Emily, le mobile : sa part de l’héritage. De plus, il refuse de dire où il a passé l’après-midi de vendredi. S’il pouvait l’avouer, pourquoi hésiterait-il ? Nous sommes donc autorisés à croire qu’il rôdait vendredi aux alentours de la villa « Hazelmoor ».

— Jusqu’ici personne ne l’a vu à Exhampton… et il ne passe pas facilement inaperçu.

Emily hocha la tête avec dédain.

— Il n’a pas séjourné à Exhampton. S’il a commis le crime, vous pouvez être certain qu’il a tout prévu. Ce n’est pas comme ce pauvre innocent de James… Voyons, il y a Lydford, Chagford ou même Exeter. Il a pu se rendre de Lydford à Exhampton à pied. Cette grande route restait encore praticable, malgré la neige.

— Il s’agirait donc de faire une petite enquête dans le voisinage.

— La police s’en chargera mieux que nous. Pour ces investigations auprès du public, elle s’en tirera facilement ; ce qu’elle ne peut pas faire, c’est écouter les racontars de Mrs. Curtis, ou surveiller les faits et gestes des Willett… c’est là que notre intervention devient utile.

— Je l’espère, dit Charles.

— Pour en revenir à Brian, je songe à un autre détail important.

— Lequel ?

— Dès le début, l’histoire de la table tournante m’a intriguée. J’essaie de l’examiner sur toutes ses faces et trois solutions se présentent à mon esprit. D’abord le phénomène surnaturel. Il existe peut-être, mais je l’écarté d’office. Deuxièmement, la révélation de la mort de Trevelyan a été faite de propos délibéré, mais je n’en vois pas du tout la raison ; je repousse de même cette supposition. Troisièmement : un des assistants se serait trahi inconsciemment. Si cette dernière hypothèse se confirme, une des six personnes présentes savait que le capitaine Trevelyan allait être assassiné au cours de l’après-midi, ou qu’il allait avoir avec quelqu’un une entrevue susceptible de se terminer de façon tragique. Aucune des six personnes ne saurait être accusée du crime, mais l’une d’elles devait être en rapport avec le meurtrier. Je ne découvre aucun lien entre le major Burnaby, Mr. Rycroft, Ronnie Garfield et la famille Trevelyan ; seuls Violette Willett et Brian Pearson entretiennent, il me semble des relations assez suivies et la jeune fille paraissait toute bouleversée après le crime.

— Vous supposez donc qu’elle était au courant.

— Elle… ou sa mère… ou peut-être les deux. Ils demeurèrent un moment silencieux, chacun plongé dans ses pensées. Soudain Emily dit à Charles :

— Connaissez-vous cette sensation bizarre qu’on éprouve lorsque quelqu’un vous observe avec insistance derrière vous ? En cet instant même on dirait qu’une paire d’yeux me brûlent la nuque. Est-ce une illusion ?

Charles déplaça sa chaise et regarda autour de lui d’un air naturel.

— A la table placée près de la fenêtre, une belle femme très brune ne vous quitte pas des yeux.

— Est-elle jeune ?

— Non, pas très jeune. Tiens !…

— Qu’y a-t-il ?

— Ronnie Garfield. Il vient d’entrer, serre la main de cette même personne et s’assied à sa table. Il me semble qu’elle lui parle de nous.

Emily ouvrit son sac à main. Elle se poudra le nez avec ostension, plaçant son petit miroir de poche à l’angle voulu.

— C’est tante Jennifer, dit-elle tout bas. Les voilà qui se lèvent.

— Ils changent de place. Désirez-vous lui parler ?

— Non, dit Emily. Mieux vaut faire semblant de ne pas l’avoir vue.

— Après tout, observa Charles, pourquoi la tante Jennifer ne connaîtrait-elle pas Ronnie Garfield et ne l’inviterait-elle pas à prendre le thé ?

— Moi, je n’en discerne pas la raison.

— Quel mal y aurait-il ?

— Inutile de revenir là-dessus. Seulement, permettez : nous venions de dire que parmi les personnes qui, outre Violette Willett et sa mère, faisaient marcher la table, aucune n’avait de relations avec la famille, et cinq minutes après, qui voyons-nous ? Ronnie Garfield qui prend le thé avec la sœur du capitaine Trevelyan.

— Cela prouve que nous ignorons beaucoup de choses.

— Et que tout est à recommencer.

— Hélas ! oui, dit Charles en soupirant. Emily leva sur lui un regard interrogateur.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Rien, pour l’instant.

Il lui prit la main et elle ne la retira pas.

— Nous en reparlerons… plus tard.

— Hein ?

— Ma chère Emily, exigez de moi ce que vous voulez, je suis prêt à tout pour vous être agréable.

— Vrai ? Vous êtes on ne peut plus charmant, mon cher Charles.

 

Cinq Heures vingt-cinq
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